Béatrice !

Béatrice

Béatrice P.
49 ans
Marseille

Vous pouvez voir en cliquant sur les mots en bleu les documents (photos, tracts, compte-rendus, etc...) qui accompagne chaque témoignage.

Généralement, je ne suis pas de ce côté-là de la camera.
Je suis arrivée à Marseille en 1994, j'étais dans la région depuis 1990/91 et j'ai connu le CEL à cette époque là mais j'étais sur Aix-en-Provence, je revenais ici pour reprendre mes études. J'étais allée avec des copines une fois à une fête du CEL à Longchamp. Je me suis dit "Ouh la la, qu'est-ce que c'est que ça ?" j'ai autre chose à faire, donc mes études.

Patricia : Tu étais déjà lesbienne ? Tu vivais ta vie de lesbienne à l'époque ?

Oh oui, pas de souci, j'avais une copine à l'époque. J'ai continué mes études, j'ai passé mes examens. Le CEL je n'y suis pas retournée, j'habitais à 50km, c'était loin pour l'époque.
En 1994, quand je suis arrivée à Marseille, j'ai recroisé une copine qui me parle d'une fête du CEL à l'Alhambra. Je lui dis "Non, si c'est comme il y a 3 ans !", c'était tout sombre, tout noir, il y en a qui te branchaient sur le jeu des pyramides. Et puis là il y avait des programmes. J'ai vu qu'il y avait plein de choses : bowling, etc … et les permanences et je me suis dit que j'allais aller à une permanence. A l'époque, les CA n'étaient pas marqués, ils étaient fermés mais pas marqués et, avec la chance que j'ai, le jour où je débarque il y avait un CA mais un CA fermé. Je débarque, plein de nanas mais t'en connais pas une, enfin j'en connaissais une vaguement, parce que j'étais allée aux visites guidées de Marseille de Nicole. Je lui dis bonjour et je lui demande s'il se passe quelque chose et j'en entends une de loin qui dit que c'est un CA. C'était Chantal.  Nicole demande si je peux rester et on lui répond que non. Sympathique l'accueil ! (rires)
En plus j'avais un peu les boules parce qu'un mois ou deux après ça, je savais que je n'allais plus avoir de boulot par dessus le marché… je me suis dit : "C'est bien Marseille ! Ça fait 5 mois que je suis à Marseille, c'est cool.. ! "
Et puis malgré tout ça, le lendemain ou la semaine d'après, il avait une soirée vidéo et j'y vais. Je n'avais toujours pas pris ma carte du CEL et, comment elle s'appelle,-
quelqu'un dit "Anita t'as poursuivie dans les toilettes" (rires) -  non ce n'est pas Anita qui m'a poursuivie aux toilettes à l'époque, c'était Rolande. Je regarde le film et Rolande me dit "T'es pas adhérente ?". Je lui réponds que non, que je n'ai pas encore eu le temps, que j'allais le faire mais l'autre soir je suis venue mais je n'ai pas pu rester parce que c'était un CA fermé (rires). Je me suis dit "C'est quoi cet accueil, purée ?? C'est chaud, faut en vouloir !" (rires). 
Un mois après, des copains arrivent à la maison. J'habitais à Grenoble avant et on allait souvent en boîte et les copains me disent "Allez viens on va en boîte !". Moi j'avais pas envie, il faisait froid, c'était début janvier. Bon, je finis par y aller et je me dis que au moins là j'en rencontrerai pas une du CEL, j'y allais tranquille parce que je m'étais aperçue que les filles du CEL n'allaient pas en boîte, elles étaient au CEL fermé et elles n'allaient pas en boîte. Et qui je ne vois pas arriver dans un flou artistique ? Andrée et puis voilà...

Patricia : "Et vous avez quitté le CEL...?" 

Non, on n'a pas quitté le CEL, Andrée qui était au collectif, moi qui n'avait jamais été dans aucune association puisque à l'époque à Grenoble, il n'y avait pas d'association, comme à la même époque à Marseille (fin 85/90) où il n'y avait rien. Donc à l'époque à Grenoble, j'allais en boîte et puis c'est tout. Andrée était fortement active au collectif gay et lesbien et au CEL, j'ai pas été entraînée mais ça m'a bien plu d'aller voir ce qu'il se passait parce que je ne m'arrête pas au CA fermé et j'ai aidé aux fêtes du CEL, à droite à gauche et j'ai toujours aimé la vidéo et la photo donc je me suis dit que j'allais filmer.
J'ai commencé avec une première Gay Pride en 1995 avec une camera d'un côté et un appareil photo de l'autre, je me suis dit "Ça va pas !". Donc j'ai choisi la vidéo pour enregistrer l'histoire.
De 95 à 2002, j'ai énormément filmé, que ce soit le CEL, les Bigoudies, les 3G, toutes les manifs qu'il y a pu avoir sur Marseille : manifs contre le FN, manifs du 1er mai et du 8 mars, tous azimut. J'allais à la CLN, je filmais aussi et j'y ai rencontré des copines parisiennes avec qui on a créé en 1996, à Paris, mais j'habitais toujours dans la région, cette fameuse TGTL (Très Grande Télévision Lesbienne). On a commencé en 96. Je montais sur Paris, on se retrouvait là-bas, on filmait et le premier numéro qu'on a sorti, c'est en 1997 où il y a des passages sur Marseille et sur la CLN, on a filmé aussi l'Europride de 1997 à Paris et puis après je sais plus comment ça s'est terminé...

Patricia : C'est extraordinaire ce que tu as filmé, c'est génial parce que finalement tu gardes la mémoire de plein de choses, notamment les spectacles des Bigoudies, je pense que tu es la seule à avoir quelque chose. On avait quelques photos, quelques bouts de films.

Parallèlement, des photos de cette époque-là, je n'en ai pas parce que j'ai favorisé la vidéo. J'avais le caméscope de mon père et j'ai eu le mien à Noël 95 et donc j'ai essentiellement de la vidéo, Andrée a quelques photos. Pour la Gay Pride de 1995, c'était pas juste le défilé, c'était 15 jours d'activités non-stop, du coup je filmais mais je prenais aussi des photos pendant les débats donc j'ai beaucoup de photos de 95. Et puis il y avait Véronique et Sylvie qui filmaient un peu. Après j'ai rencontré Karima qui, elle aussi, a fait partie de la TGTL et on est allées à l'Europride ensemble pour filmer. On a fait pas mal de choses, on s'est pris des bombes lacrymo dans les manifs contre le FN, c'était pas mal !

Valia  : Qu'est-ce que t'as fait de tout ce matériel ?

Je l'ai gardé au chaud pour l'histoire. Pour une cause quelle qu'elle soit, sans parler du domaine associatif puisque je filmais essentiellement dans ce cadre-là, même les manifs contre le FN, c'était avec le CEL, avec les 3G donc ça restait dans l'associatif. Donc pour une cause ou pour toi quand tu fais des photos à Noël, au nouvel an, ça n'intéresse personne. J'exagère peut-être mais quand je filmais en 95 ou 96, au moment où je filmais, je vais peut-être un peu loin en disant ça mais c'est comme ça, ça n'intéressait personne mais ça ne me dérangeait pas parce que je savais très bien que 10, 15 ou 20 ans, tout le monde serait content de les voir. C'est toujours comme ça quand tu sors des photos de chez toi, de ta famille ou de la grand mère qui faisait je ne sais quoi, sur le coup tout le monde rigole mais 20 ans après tout le monde est content. On fonctionne tous comme ça, on se rappelle de beaucoup de choses mais on a tous une mémoire sélective et on oublie, on oublie des dates…
Andrée parlait de la sardinade, moi je débarquais au collectif gay et lesbien, je connaissais personne, je suivais Andrée et je parlais très, très peu à l'époque, on ne m'entendait pas (rires) - la grande cause ou le grand souci de l'époque, c'était le SIDA qui a été un élément qui a rassemblé, qui a fait que ces associations sont revenues. Et donc il y a eu une sardinade organisée et je me suis dit "C'est bien, il faut aller demander à droite et à gauche pour récolter des sous !" et donc je suis allée voir des grandes entreprises et des grands groupes parce qu'on allait pas sortir 5 francs de notre poche pour aller acheter 4 kilos de sardines ! Donc j'ai branché l'armée... et les sardines, on les a eues par une copine dont le père faisait des filets de pêche et à l'époque à Port de Bouc (ville communiste, à l'époque en tout cas, je ne sais pas maintenant), ils avaient créé les sardinades parce que les pêcheurs en ramassaient beaucoup et très peu de gens en mangeaient. Et au lieu de les rejeter bêtement, l'été pendant 2 mois, ils organisaient les sardinades pour pas cher.
Du coup, le père de cette copine était allé voir les pêcheurs en leur demandant des sardines pour le sida parce qu'à l'époque on ne pouvait pas trop dire "On va faire une collecte pour la Gay Pride". On fait ce qu'on peut pour avoir quelque chose et c'était pas faux non plus parce qu'il y a un fond de ce qui a été récolté qui a été reversé à la lutte contre le sida. Mais je ne faisais pas partie du collectif donc j'écoutais, j'avais le droit d'assister aux réunions,  j'y allais avec Andrée et j'avais branché une copine et son père avec les filets de pêche qui avait eu une centaine de kilos de sardines et qui nous les avait livrées
(Patricia : on les a toutes mangées) à l’Éstaque (lieu de la sardinade) avec les pains de glace, on a juste eu à décharger, les chips, les citrons, les machins... c'était par une autre copine qui travaillait à l'armée (donc l'armée a contribué).

Patricia : J'apprends ça ce soir !! Que cette sardinade a été sponsorisée par l'armée !

J'étais partie je sais pas où dans le quartier des Caillols (je sais plus qui m'avait envoyée là-bas) chercher du matériel de sono.

Patricia : C'était une grosse sardinade, ça se passait dans un château, le château de l'Estaque où sont passés les peintres dont on connaît les tableaux célèbres, le Château Fallet.

Le soir même, il y avait des élections et j'étais arrivée au bureau de vote sans être passée par la maison, je sentais la sardine à 4 km !!! (rires)
C'est vrai que les 15 jours de manifestation de 1995, c'était fort, tous les jours, tout à l'heure quelqu'un disait on faisait des choses tous les jours, on ne faisait pas que ça, mais on n'arrêtait pas. Après au CEL, les CA ont été ouverts donc je partais du boulot à Aix et je passais au CEL à 21h, il y avait le CA, on mangeait un bout, on rentrait à la maison et le lendemain on repartait bosser. Je n'ai pas 60 ans mais j'ai plus non plus la même énergie, et c'est une histoire d'époque aussi, il y avait une effervescence, il y avait des choses à faire, il y avait ce foutu SIDA…
Après je suis venue ici, aux 3G, je filmais parce que tous les mois il y avait une fête, parce qu'il y avait le côté politique et le côté festif, complètement différent du CEL. Au CEL il y avait une fête par mois que j'ai jamais filmée, tandis qu'aux 3G c'était une fête à thème (soirée Urgences, soirée plage, soirée vache folle…) au CEL c'était une soirée dansante et à côté de ça au CEL, il y a eu beaucoup de débats, de gens invités et tout est gardé, filmé.

Plusieurs personnes : T'as jamais re-regardé ce que t'as filmé ? Il y a des gens qui sont au courant de ce fonds que tu as ? 

Les 3/4 des filles du CEL, les premières des 3G sont au courant, etc...

Martine : Béatrice, tu sais monter ?

Oui, à l'époque je montais. Pour les 3G, je faisais une cassette par année associative et ces cassettes ont été mises en partie sur CD. Pour les Bigoudies, ça n'a pas duré longtemps (pas 2 ans) et je ne me souviens plus si j'ai fait un montage... mais ce que je sais c'est que j'ai tout gardé, je n'ai rien donné à personne.
Pour le CEL, j'ai fait un super montage pour les 10 ans du CEL avec quelques morceaux que j'avais pu récupérer d'avant que je sois à Marseille, des morceaux de Karima qui filmait aussi avec moi, il y a une cassette VHS que j'ai passée sur CD, donc le CEL en a une, plusieurs personnes en ont une.
Pour les débats, il n'y a pas grand chose de monté, pour en revenir à ce que je disais tout à l'heure : les débats, ça n'intéresse pas tout de suite. Un débat c'est déjà lourd, faire un montage dont tu sais que de toutes façons, il ne va intéresser personne ni tout de suite ni après et qui n'est même pas vraiment demandé…
Il y a des kilomètres de films, je n'ai jamais filmé 2 fois sur une même cassette.
Depuis 2003, je filme occasionnellement, j'ai filmé la première fête du CEL, il y a 2 ans parce qu'on me l'a demandé alors que je ne le faisais pas avant. Mais là ça faisait longtemps qu'il n'y en avait pas eu, Anita et Isabelle m'ont demandé, cette année aussi. 

Patricia : Et maintenant on pourrait faire ce travail...

Et maintenant, c'est bien ce que je pensais, il y a 15 ans qui sont passé…

Quelqu'un : C'était visionnaire !

Mais c'est toujours comme ça, c'est logique. Je filmais toujours selon le même principe : je filmais, je suis derrière l'appareil, je suis neutre,  je ne disais rien, on ne pouvait pas savoir ce que je pensais, c'était un oeil, une machine qui filmait ce qu'il se passait pour l'histoire, c'est tout. J'avais pas à dire "Non, ça va pas"...
Et si je disais, c'était hors caméra et puis j'ai jamais dit grand chose.

Valia : Est-ce que tu as des images qui t'ont marquées, dont tu te souviens encore ?

Vous me prenez super court là… Bon... Les bombes lacrymo dans la tête oui, les CRS en train de fracasser à droite à gauche, à piquer des caméras et moi qui me suis retrouvée à passer à travers les gouttes alors que la copine à côté de moi ben pas de pot… elle était plus bronzée que moi, c'était chaud !

Patricia : Ça, c'était la manif contre le FN ?

Oui, toi t'es bien blanc ça passe... t'es un peu moins bien blanc, tu te fais embarquer, le délit de faciès …
Pour les 3G et le CEL, il y a des trucs marrants... Il y a eu des super fêtes ici. Et puis j'ai filmé les concerts des Belladonna, je suis allée à Toulouse une ou deux fois, à Nîmes, à Marseille, à Montreuil, j'ai fait quelques montages, j'ai filmé les aussi les Zrazy
...

Patricia : Et ça c'était le Nanathème organisé par les Bigoudies au Poste à Galène.

Oui, c'est ça ! Et il me semble que j'ai fait un montage des Bigoudies, il faut que le retrouve... On fera ça bientôt...

Documents contenus dans le témoignage
Inauguration local du CEL LG Pride 1995 La TGTL Le Château Fallet La Boulangerie Gay Meeting FRN - debordement policier Zrazy, groupe irlandais de Dublin Nana-thèmes Bigoudies