Patricia G !
Patricia G.
59 ans
Marseille
Vous pouvez voir en cliquant sur les mots en bleu les documents (photos, tracts, compte-rendus, etc...) qui accompagne chaque témoignage.
Je suis née à Marseille et j'y suis restée. Il y a eu une période où j'étais beaucoup sur Paris pour bosser mais dans ma vie marseillaise, je suis toujours beaucoup sortie et j'ai toujours fait beaucoup de choses...
Il faut dire que pour moi, ça avait mal commencer : à 20 ans, je me croyais la seule lesbienne au monde, enfin moi et... ma copine !
Lorsqu'elle m'a quitté pour un pays lointain, j'ai pensé que je restais la seule ! Donc, j'ai fait une TS, je voulais plus vivre... Et sur ce, mes parents qui n'acceptaient pas du tout mon homosexualité (j'ai su très jeune que j'étais lesbienne, vers 15 ans) m'ont fait interner (je rappelle que l'OMS a retiré l'homosexualité de la liste des maladies mentales seulement en mai 1990). Par chance, grâce à une rage de dents, je n'y suis pas restée longtemps mais lorsque je suis sortie, la face du monde en avait été changé ! J'ai milité !!
J'ai d'abord commencé par les groupes femmes. Celui de la Fac à Luminy puisque j'étais aux Beaux-Arts. Très vite, les problèmes de compagnon qui ne faisaient pas la vaisselle et de contraception m'ont ennuyé. J'ai cherché un groupe femmes plus politique : je suis allée directement à la Maison des Femmes qui était dans ce quartier naissant du Cours Julien. Et effectivement, là, j'ai rencontré ce que je cherchais : d'autres lesbiennes... et de l'intelligence, de l'analyse politique...
Les groupes d'extrême gauche étaient
alors florissants, ils "infiltraient les minorités" comme ils disaient ! Les femmes et les lesbiennes en faisaient partie.
Ça nous a donné des moyens pour réfléchir ensemble, pour décortiquer, pour prendre du recul... C'était exaltant !
Très rapidement, nous avons fait "scission" comme ça se faisait beaucoup à l'époque. Nous avons créé le premier groupe de lesbiennes de Marseille, avec des filles qui se savaient lesbiennes, des.. qui se cherchaient, des.. qui étaient curieuses, des... qui en avaient marre des mecs, c'était comme ça en ce temps là.
On a été hébergé par SOS femmes battues qui avait un local rue Nationale.
Je ne me souviens pas exactement de la fréquence de nos réunions, peut-être tous les 15 jours. Et on a commencé à réfléchir ensemble. Sur un plan personnel, ça m'a beaucoup apporté, je dirais même que ça m'a construite. Ce groupe a dû durer une année, pas plus.
En ce moment-là, il y avait le restaurant l'Invitée de l'association Air'Elles qui marchait bien à Aix-en-Provence, restaurant non-mixte. J'en avais croisé certaines à la manif de nuit 2 ans avant, un grand moment d'émotion cette manif de nuit... On commençait à se sentir fortes. On est allées à la sortie du cinéma porno d'Aix qui est maintenant le cinéma d'art et d'essai Cinémazarin. Les gens qui le tenaient ont eu peur pour leurs clients et les ont fait sortir par l'arrière et pendant ce temps, on bombait des slogans féministes sur les affiches, du genre : "Viol de nuit, terre des hommes". C'était beau avec tous ces flambeaux !
Donc, j'allais aussi à l'Invitée, c'était sympa ! J'ai
rencontré des femmes hors normes, ça m'a fait de grandes respirations dans ces années fin 70. J'avais besoin de sortir du carcan de la norme, familiale d'abord !
Ensuite, très vite, il y a eu la boulangerie gay ou plutôt le GLH, car tout était politique en priorité. Je suis donc allée aux réunions des filles le jeudi.
Mais on ne nous laissait pas assez de place... Le jeudi, un point c'est tout ! Pas moyen d'avoir un samedi. Alors on a fait scission, oui...
La Maison des Femmes
avait migré dans une autre boulangerie rue Benoit Malon à 500m de la Boulangerie Gay et ça commençait sérieusement à battre de l'aile, plus assez de femmes, plus assez d'argent... On leur a proposé de reprendre le bail. Et on est descendues à la Douce-Amère (on l'a appelé comme le livre de Gisèle Bienne).
On faisait des fêtes, des permanences, des débats, des
soirées plus cools, bref... c'était vivant !
Et il y a eu L'Euzière, un camp de vacances organisée par les filles de Nantes ! Un grand moment historique, un tournant
dans l'histoire lesbienne ! J'y suis allée avec mon amie de l'époque, par curiosité, pour retrouver les copines... Et une fois là-bas, un choc, un électro-choc ! 250 lesbiennes par jour qui arrivaient de partout... de France, d'Europe et d'ailleurs... Pour moi, ça a été la prise de conscience du nombre. Non, nous n'étions pas une poignée errant comme des âmes en peine... non, on était nombreuses, on était une force ! Il y avait dans le campement une atmosphère étrange entre nirvana, liberté et hystérie. Il ya même une fille qui venait d'un pays scandinave qui a perdu les pédales pour de bon et qu'on a du rapatrier car elle avait fait une crise de délire. Mais il y avait de quoi...
Quand la 2eme UEH s'est annoncé,
on avait encore des problèmes de place avec les garçons... Mais on avait vécu L'Euzière ! Alors on a décidé de faire une UEH en 2 parties, une mixte avec "une dominante" gay et une partie non-mixte au conservatoire de Musique. C'était facile : on demandait des lieux et on les avait ! Je regrette de ne pas avoir gardé de documents de cette époque, ça prend maintenant de l'importance... Beaucoup de débats dans cette UEH, le mouvement radical était au plus fort, ça donnait des débats houleux ! J'ai le souvenir d'une fête de clôture improvisée car celles qui avaient tout porté étaient trop fatiguées pour le faire. On a ouvert la Douce-Amère et on a fait la fête jusqu'à l'aube !
J'en profitais pour mettre en application toutes les théories et questionnements sur le corps et la sexualité (sourire) mais je n'étais pas la seule...
Puis la Douce-Amère a fermé, puis la Boulangerie gay puis le Bateau Ivre, lieu associatif qui avait succédé à la Boulangerie... Ça a été la traversée du désert à Marseille. Les années 85-90...
Heureusement pour moi, j'allais beaucoup sur Paris à ce moment-là pour mon boulot.
Et dans toutes ces rencontres que j'avais faites dans ce milieu lesbien foisonnant de 77 à 86, j'avais connu celle qui allait devenir la reine de la night parisienne lesbienne Nicole M. et qui a ouvert Le Scandalo, bar lesbien branché à La Bastille.
C'était très coloré, très original, très parisien ! Et très amusant...
Ça m'a distraite pendant que Mireille G. à Marseille se disait "Tiens, je vais créer une association pour femmes de numérologie et astrologie. Ça va s'appeler le Centre Évolutif Lilith, ça sonne bien !" Et la voilà qui se fait prêter un local par un copain élu de droite (voire extrême-droite) rue Paradis et qui fait des soirées, simples au départ... Évidemment, nous les lesbiennes issues du mouvement des femmes, de l'extrême gauche, on y va pour voir de quoi il s'agissait, si c'était pas une tentative de récupération des lesbiennes par l'extrême-droite (c'était possible dans le contexte de l'époque).
Et non, on tombe sur Mireille
que j'ai toujours vu un peu comme une Jeanne d'Arc... Mireille est partie de Marseille un après la création du CEL et l'a laissé à celles qui voulaient bien s'en occuper. Ça m’intéressait pas trop... Puis il y a eu le fameux débat "20 ans de féminisme" car entre temps, Sylvie, Maïté et quelques autres avaient envie d'un tournant plus politique pour le CEL. Et elles avaient convié des femmes que j'avais connu à l'Invitée : Nicole S. par exemple...
C'est comme ça que j'ai recommencé à militer. Je suis rentrée au CA du CEL. J'ai fait les permanences, participé à l'organisation des fêtes qui étaient très lourdes.
Et on a tout de suite beaucoup discuté pour savoir
si on allait participer à la première GayPride en 94 sur Marseille. Les filles étaient craintives, elles avaient un peu peur qu'on les reconnaisse, peur pour leur boulot, leur famille... J'avais déjà défilé en tant que lesbienne dans une manif du 1er mai en 1977, on avait défilé avec des masques blancs pour les mêmes raisons. Certaines ont fait pareil et on a défilé. C'était émouvant, on était tout juste 400, on suivait Les Belladonna, Agnès avec sa cornemuse et Christian qui avait un micro. On avait la gorge serrée... et à la fois, une grande... fierté !
Puis la 2eme Pride en 95 a été organisé tambour battant, tout le monde
avait envie de participer et chacun de donner le meilleur. Beaucoup de lieux culturels nous ont ouverts leur porte. Plus d'une semaine d'événements, de spectacles, d'expos... C'était très riche. On a commencé à envisager un centre gay et lesbien mais on ne voulait pas faire les mêmes erreurs qu'avec le GLH.
On discutait, on débattait...
Tout a été un succès. La semaine était suivie par Taktik, le journal gratuit culturel de l'époque. Ça a fini par une très grosse soirée aux Salons Vaufrèges, route de Cassis. 500 personnes n'ont pas pu rentrer ! On n'avait pas prévu un tel succès, la salle était trop petite. Ça a été à la fois notre triomphe et notre perte. Les milieux commerciaux ont compris la manne que représentait la L&G Pride et ont tout se suite voulu nous "décharger" de cette tâche !!
La guerre a été déclarée entre les associations gays
et la L&G Pride nous a échappé.
Pour nous les filles, c'était une leçon de plus sur la mixité !
Pendant ce temps, on n'avait pas fait que militer dans la mixité : avec un petit noyau de déjantées, on avait créé les Bigoudie's. Ah les beaux moments avec les Bigoudie's... C'est mon meilleur souvenir de militance : "
Les Bigoudie's celles qui aiment la fête et la tête (et la fesse, alouette !), qui ne se reproduisent pas mais sont de plus en plus nombreuses". C'était dans le premier tract et ça résume bien les Bigoudie's : on s'est marré, c'était drôle, créatif, inventif et politique. J'ai adoré. On faisait un tea-dance par mois au Balthazar place Paul Cézanne à côté de Notre Dame du Mont, le dimanche de 18h à minuit. On faisait tout : le buffet, les spectacles, les costumes, les DJs et l'ambiance. C'était super ! On avait un petit public fidéle d'une cinquantaine environ. Ça a duré un peu plus d'un an : que le meilleur !
Mais on avait fait aussi d'autres groupes en 97
: Ladies Pirates XXe siècle, on a collé des plaques de rue avec des noms de femmes dans la nuit du 7 au 8 mars dans le quartier de La Plaine, et un peu dans le centre, on en a collé aussi pour rebatiser le boulevard Dugommier en boulevard Louise Michel puisqu'elle y est morte, Les Franches Plombières (un clin d'œil alambiqué aux Francs Maçons) groupe de collage de rues pour des affiches fabriquées maison contre le FN et pour inciter les lesbiennes à voter...
On a fait également une séance de relookage en DragKings pour voir ce que ça faisait d'être dans la peau d'un homme ! On n'a pas ri, on s'est toutes prises au sérieux. Comme quoi, peut-être que finalement, l'habit fait le moine !
Bref, je peux dire que, grosso modo, je me suis bien amusée
avec tout ça, même s'il y a eu des moments moins drôles, je ne regrette rien !
Après un peu de repos, j'ai repris en 2005 la présidence des 3 G qui traversait des gros problèmes financiers. Je peux dire que mon action a permis de remonter la pente, je faisais la comm et organisais les soirées et ça a marché. Je n'y suis pas resté longtemps, même pas 6 mois mais c'était reparti, j'ai laissé la place.
Et récemment lorsque j'ai participé à la LesboPride et que j'ai retrouvé ce plaisir d'écouter, d'échanger avec des lesbiennes, j'ai remarqué le manque de participation des marseillaises. Pourtant, notre passé militant est riche dans cette ville ! J'ai eu alors cette idée de faire témoigner toutes ces femmes que je côtoie pour certaines depuis presque 40 ans et dans faire un site internet où on pourra retrouver photos, vidéos et documents de notre historie marseillaise mais surtout de notre histoire de lesbiennes.